Cinéma

Eva Zaoralová : Ce que le cinéma tchèque a apporté au monde

« En Europe centrale c’est essentiellement le cinéma tchécoslovaque qui a fait preuve dès le début d’une grande vitalité  », déclare le français Georges Sadoul, historien du cinéma, dans son ouvrage « L’Histoire du cinéma mondial ». D’après la description qu’il y fait du cinéma tchèque depuis ses débuts, qui remontent loin avant la création de l’État indépendant en 1918, jusqu’à l’époque ayant suivi la Seconde Guerre mondiale, il apparaît clairement à quel point l’industrie cinématographique tchèque a connu une évolution tortueuse, conditionnée par l’histoire.

Le cinéma tchèque a néanmoins fait parler de lui également à l’étranger et le succès du film de Gustav Machatý « L’Extase » au Festival de Venise en 1934 a prouvé qu’il pouvait avoir une portée internationale. Les prises de vue dévoilant la nudité du personnage principal, la présence de motifs érotiques audacieux pour l’époque, ainsi que les traits avant-gardistes du discours du film lui donnant son atmosphère particulière, ont alors suscité une certaine agitation. Les premiers « films érotiques artistiques » que sont « L’Extase » et le film muet « Erotikon » réalisé antérieurement par le même metteur en scène, ne sont oubliés dans aucun ouvrage sur l’histoire du cinéma mondial des années trente, et avant même la Seconde Guerre mondiale, le public mondial avait déjà connaissance, au-delà de celui de Gustav Machatý, des noms de Karel Lamač, Alexander Hackenschmied, Otakar Vávra ainsi que d’autres, comme par exemple celui du pionnier du film ethnographique, le remarquable photographe slovaque Karol Plicka.

Certes, le cinéma tchèque – tchécoslovaque jusqu’en 1993 – n’est pas devenu après la guerre le berceau d’un mouvement aussi significatif que le néoréalisme dont l’Italie a fait don à l’Europe et au monde entier, mais le drame social de Karel Steklý intitulé
« Siréna » est néanmoins venu rappeler à Venise un succès précédent obtenu par le cinéma tchèque à ce même festival, en y remportant le Grand Prix en 1947. Cela dit, même dans les années qui ont suivi, marquées après l’instauration du régime communiste par la tristement célèbre esthétique du « réalisme socialiste » déformant la réalité à l’aide de slogans idéologiques, le cinéma tchécoslovaque a continué à faire parler de lui grâce à l’œuvre incomparable du génie du film d’animation, Jiří Trnka. Ses films de marionnettes « L’Année tchèque », « Le Rossignol et l’Empereur de Chine »,
« Prince Bayaya » ou encore « Les Vieilles légendes tchèques » ainsi que ses dessins animés et les productions de ses collaborateurs et de ses successeurs au sein du Studio Jiří Trnka à Prague ont toujours attiré et attirent encore aujourd’hui particulièrement l’attention lors de festivals internationaux aussi prestigieux que celui de Cannes et y remportent des prix.

Dans les années cinquante, ils ont ainsi posé les bases de l’école européenne de la production animée rivalisant avec succès, grâce à son originalité artistique, avec la conception traditionnelle imposée par les ateliers Walt Disney. Jiří Trnka ainsi que Hermína Týrlová et son « école de Zlín » continuent à faire parler d’eux en termes admiratifs et pleins de respect dans les cercles spécialisés, et les films tchèques d’animation font toujours partie intégrante du répertoire télévisuel dans le monde entier. Karel Zeman a suivi les traces de leur succès tout en y apportant une fois de plus sa touche personnelle, et cela en dépeignant longtemps avant Steven Spielberg un monde de dinosaures dans son film intitulé « Voyage dans la préhistoire », dans lequel il a su combiner avec une imagination et une inventivité exceptionnelles, tout comme plus tard dans son film « L’Invention diabolique », adaptation du récit de Jules Verne « Face au drapeau », ou dans « Le Baron de Münchausen », les éléments du film d’animation et le jeu d’acteurs humains. La gloire du cinéma d’animation tchèque dans le monde est également soutenue depuis longtemps par Břetislav Pojar alors que Jan Švankmajer est dans le contexte du cinéma mondial considéré comme un cinéaste à part, célèbre pour ses influences surréalistes et son utilisation des techniques et des formes artistiques les plus diverses relevant tant du film d’animation que du film classique.

Le cinéma tchèque joué (toujours tchécoslovaque à l’époque) a suscité l’engouement au niveau mondial avec l’arrivée de la « nouvelle vague » au début des années soixante, rendue possible grâce à un certain assouplissement des critères politico-idéologiques. Avant cela déjà, il arrivait parfois que soient produits des films de metteurs en scène tels que Jiří Weiss, Martin Frič, Otakar Vávra, Jiří Krejčík, le duo Ján Kadár – Elmar Klos, ou encore Karel Kachyňa, Vojtěch Jasný ou František Vláčil, un peu plus jeunes, et qui étaient capables de faire bonne figure à l’occasion des différents festivals internationaux. Parmi ces réalisateurs, František Vláčil occupe une place tout à fait particulière ; son film Marketa Lazarová est en effet  à juste titre considéré par la critique cinématographique internationale comme faisant partie des plus grands films inspirés par l’histoire.

Avec les premières œuvres des jeunes diplômés de la Faculté de cinéma et de télévision de l’Académie des arts du spectacle de Prague (FAMU), tels Miloš Forman, Jiří Menzel, Věra Chytilová, Jan Němec, Evald Schorm, Jaromil Jireš, Pavel Juráček ou encore Ivan Passer, qui s’est vu interdire l’accès aux études à la FAMU pour des raisons politiques, l’intérêt des festivals internationaux pour le cinéma tchèque a nettement augmenté et le nombre de prix remportés par les films tchèques n’a cessé de croître jusqu’en 1968, année à partir de laquelle le cinéma national a de nouveau été étouffé par le carcan de l’idéologie communiste. Des cinéastes de toute une série de pays européens étaient considérés dans les années soixante comme faisant partie de la « nouvelle vague », s’efforçant tous de forger une expression cinématographique nouvelle, plus proche de la vérité existentielle. La simplification des moyens techniques leur a permis d’atteindre la spontanéité et l’authenticité qu’ils recherchaient. Aucune autre « nouvelle vague » n’est autant caractérisée par le trait qui de façon générale fait la spécificité des premiers films de la génération tchèque naissante, à savoir la capacité de traiter des sujets sérieux, voire tragiques, avec humour.

Le style « comédie amère », dans lequel ont été tournés des films tels que « Trains étroitement surveillés », « Éclairage intime », « L’As de pique », « Les Amours d’une blonde », « Au feu les pompiers ! », « Les Petites perles au fond de l’eau », « La Fête et les invités », « Les Petites marguerites », « Joseph Kilian », « Cas pour un bourreau débutant », ainsi que d’autres films de ces auteurs ou des films de leurs collègues moins célèbres, est en quelque sorte une spécificité tchèque. L’humour présent dans ces films diffère de celui dont font usage les auteurs des « comédies de mœurs » satiriques italiennes ou encore de l’humour français, britannique ou allemand qui repose sur l’absurde. Les personnages des films tchèques susmentionnés sont appréhendés avec une ironie qui ne les prive pas de leur dignité humaine alors même qu’elle pointe du doigt leurs faiblesses et leurs côtés ridicules ; par ailleurs, l’approche de ces auteurs ne manque pas d’autodérision. C’est précisément cette particularité qui assure aux films tchèques de cette époque une place stable sur la scène cinématographique mondiale, ce qui d’ailleurs n’échappe pas à certains représentants de la génération actuelle de cinéastes tchèques qui eux réalisent leurs films dans un contexte de liberté d’expression radicalement différent de celui dans lequel leurs prédécesseurs ont travaillé.

Eva Zaoralová

Eva Zaoralová

Née à Prague le 28 novembre 1932

Journaliste de cinéma et traductrice

Entre 1968 et 1991, Eva Zaoralová a travaillé à la rédaction du magazine mensuel « FILM A DOBA » (Film et époque ), dont elle est devenue la rédactrice en chef en 1989. Pendant plusieurs années, elle a enseigné l’histoire du cinéma mondial comme intervenante extérieure à la Faculté de cinéma et de télévision de l’Académie des arts du spectacle de Prague (FAMU) et depuis 1994 occupe les fonctions de directeur artistique du Festival international du film de Karlovy Vary, actuellement le plus important événement cinématographique d’Europe centrale et orientale, dont elle établit le programme. Eva Zaoralová est l’auteur de nombreuses études, critiques de cinéma et articles pour les quotidiens et magazines spécialisés, et a également traduit toute une série de nouvelles et de romans publiés par des auteurs français et italiens de renom. Le gouvernement français l’a faite en 2002 Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Dernière mise à jour : 16.8.2011 16:02

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