Littérature

Jan Rubeš: De la littérature tchèque

« De même que pour de nombreuses littératures européennes qui se sont constituées sur le territoire des pays faisant partie depuis des siècles d’ensembles supranationaux, l’une des particularités de la littérature tchèque est qu’elle a souvent dû remplir une autre fonction que la seule fonction littéraire : elle a en effet également eu une mission religieuse, historique, patriotique, linguistique ou politique. Les efforts visant à la création d’une expression autonome qui serait comparable aux œuvres des grands auteurs européens ne datent que de la période tardive du romantisme et de celle du réalisme au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. C’est sans aucun doute la déception causée par l’évolution politique de la monarchie autrichienne, dont les pays tchèques faisaient partie à cette époque, qui a alors permis que toutes les forces intellectuelles de la nation soient investies dans la vie culturelle, dans laquelle la littérature a joué un rôle symbolique important.

Telles sont les sources de la littérature tchèque moderne. À la fin du XIXe siècle celle-ci a cherché sa place dans le contexte littéraire européen avec les œuvres d’écrivains comme Jan Neruda ou de poètes tel Otokar Březina, et commencé à développer sa propre expression. L’espace nécessaire à celle-ci lui a été apporté avec la naissance de la République tchécoslovaque indépendante en 1918. L’orientation vers la France adoptée non seulement par le mouvement avant-gardiste mais aussi par toute la génération émergeante des critiques et des auteurs a compensé les influences germaniques qui se faisaient sentir jusque là, et relégué alors au second plan même les écrivains tchèques rédigeant en allemand. Dans ces conditions, Prague est devenue un centre culturel cosmopolite significatif, comme elle l’avait déjà été autrefois à l’époque du baroque, et l’endroit de rencontre entre les émigrés allemands et russes, chassés de leurs pays par l’oppression fasciste et communiste.

La guerre et la politique culturelle du régime communiste ont prématurément mis un terme à cette période de vingt ans, considérée jusqu’à présent comme étant la plus prolifique. Cette période d’épanouissement trouve son pendant dans la libéralisation des années 1960 qui a permis l’entrée sur le devant de la scène de jeunes écrivains formulant le traumatisme de la société humiliée et violée au nom d’un futur utopique et qui n’ont pu ensuite exprimer à nouveau ce même sentiment que par le biais du samizdat ou de publications par les maisons d’édition étrangères.

Le paradoxe est que les vingt ans qui nous séparent de la fin du régime communiste n’ont vu naître aucune grande œuvre littéraire qui ait essayé de comprendre cette période du passé. Cela prouve que la liberté ne constitue pas en elle-même la garantie d’un essor artistique, en particulier lorsqu’elle est conçue comme une liberté du marché. En même temps, l’une des composantes les plus caractéristiques de la littérature tchèque est son courant subversif par son grotesque et son ironie, dans lequel le rire désintègre des vérités pourtant apparemment irréfutables. Ce rire est le rire de Joseph Chvéïk, le rire des perdants ; la littérature tchèque est ainsi la littérature des perdants, du personnage de Ludvik dans « La plaisanterie » de Milan Kundera, du Vaněk de « L’Audience » de Václav Havel, du Danny des romans de Josef Škvorecký, et enfin du Joseph K du « Procès » de Franz Kafka. Le lien entre tous ces perdants est le fait qu’ils ne veulent pas devenir vainqueurs parce qu’ils savent que la vérité est de leur côté. Si les écrivains tchèques réussissent encore à l’avenir à présenter ce miroir-là au monde actuel, dans lequel tous aspirent à devenir vainqueurs sans même se douter qu’ils font partie des perdants, alors la littérature tchèque continuera à occuper une place significative dans la littérature européenne. »

Jan Rubeš

Jan Rubeš

Né le 18/05/1946

Traducteur et directeur du Centre d’études tchèques à l’Université libre de Bruxelles (ULB) en Belgique

Après ses études à Prague et à Paris, Jan Rubeš a travaillé à l’Institut de littérature tchèque et mondiale de l’Académie tchécoslovaque des sciences. Il vit à Bruxelles depuis 1980. Il est l’auteur de toute une série de livres sur l’histoire culturelle des villes (Prague, Budapest, Saint-Pétersbourg) et traduit les œuvres d’auteurs tchèques (Seifert, Skácel, Čapek, Vaculík, Havel). Il est actuellement professeur de littérature comparée à l’Université libre de Bruxelles.

Dernière mise à jour : 16.8.2011 16:02

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