Discours d’introduction de P. Nečas à la conférence : « Renforcer la compétitivité de l’UE, le potentiel des migrants sur le marché du travail »

Madame le Ministre, monsieur le Commissaire, Mesdames et Messieurs, chers invités,

Permettez-moi de vous souhaiter personnellement la bienvenue à Prague. Je suis très heureux d’avoir la possibilité d’engager le présent débat consacré aux migrants sur le marché du travail et à la compétitivité de l’UE, et de pouvoir y contribuer par la soumission de quelques réflexions.

La migration, et plus particulièrement la migration professionnelle, fait partie intégrante de l’histoire de l’Europe. Nombre de monuments culturels que nous considérons aujourd’hui, de manière un peu égoïste, comme étant « à nous », n’auraient jamais pu être érigés sans les maîtres et compagnons originaires d’autres pays de l’Europe du Moyen-Âge. Aucune cathédrale n’aurait pu être construite si les États médiévaux avaient préalablement fermé leurs frontières à ces travailleurs. Cela vaut aussi pour les autres joyaux architecturaux, chefs d’œuvre picturaux et musicaux … de l’époque baroque ou de la Renaissance. Et il ne s’agit pas uniquement des Arts. En Europe de l’Est, les industries minière et sidérurgique ne se seraient pas développées sans la contribution des mineurs de Saxe. Et des villes entières même ne seraient pas apparues si des procédures compliquées de permis de travail avaient antérieurement existé. La migration des travailleurs a durant des siècles été une composante tout à fait naturelle de l’histoire européenne. N’oublions pas que les passeports, les permis de travail et documents similaires sont une réalité relativement récente qui n’a été introduite dans la plupart des pays européens qu’après la Première guerre mondiale. Jusqu’alors vous pouviez voyager, travailler et étudier plus ou moins comme vous le vouliez et où vous le vouliez. Mais l’expansion des États nationaux après 1918 a entraîné un renforcement de la peur des autres et conduit au protectionnisme économique. L’essor de l’État social s’est pour sa part traduit par des tentatives d’en limiter les fruits aux « siens ».

La migration a naturellement toujours été porteuse de rancunes à l’égard des immigrants et s’est accompagnée de tentatives de leur imputer la responsabilité de problèmes réels et même fictifs. Mais jamais par le passé, la question de l’immigration n’a autant été grevée par les problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, et en premier lieu par l’existence d’un État social et étendu et par la migration massive en provenance de cultures et de civilisations différentes. Permettez-moi donc de m’arrêter plus en détail sur ces problèmes qui sont plus liés qu’il peut paraître à première vue.

La migration est, dans une certaine mesure, quelque chose de souhaitable. Elle enrichit la société du pays d’accueil dans de nombreux domaines. Les travailleurs migrants comblent les places vides sur le marché du travail, enrichissent notre culture sans oublier notre gastronomie. N’oublions pas non plus les aspects humanitaires. Des centaines de milliers de personnes ont quitté notre pays pour fuir les répressions du régime communiste. Nous sommes reconnaissants surtout aux pays d’Europe de l’Ouest, aux États-Unis, au Canada et à l’Australie de les avoir accueillis et de leur avoir offert la possibilité d’y commencer une nouvelle vie.

Néanmoins, il suffit de faire preuve d’un peu de bon sens pour comprendre que la migration en quantité raisonnable est enrichissante mais une migration à grande échelle est ingérable sur le plan de l’intégration. Ici s’applique la règle selon laquelle plus les pays d’origine et d’accueil sont différents, plus l’intégration des immigrants est compliquée. Les enfants des immigrants tchèques en Allemagne ou ceux des ouvriers ukrainiens en République tchèque sont tous, dès la deuxième génération, assimilés dans les faits et des citoyens sans problèmes pour leur pays d’accueil. Comme le prouvent les événements survenant dans les rues de nombreuses grandes villes de l’Ouest, cette règle ne vaut pas pour les immigrants originaires d’autres cultures et civilisations.

En résumé il convient donc de prendre en considération la capacité d’absorption des sociétés d’accueil. Il est agréable d’avoir dans sa rue une petit commerçant vietnamien qui à la différence des tchèques est ouvert jusqu’à dix heures du soir ; il est agréable d’aller prendre un kebab ou manger au restaurant chinois, mais il ne faut pas s’étonner que certains habitants des pays d’accueil puissent éprouver un certain sentiment d’isolation dans leur civilisation, lorsque le nombre d’immigrants dans leur quartier dépasse les 30% ou 50% de la population. Nous devons comprendre ces sentiments pour pouvoir leur trouver des solutions. Nous ne pouvons pas nous contenter, ici, de quelques phrases simples sur la cohabitation multiculturelle, prononcées en général par ceux qui vivent loin des quartiers périphériques des grandes villes européennes où se concentrent les tensions sociales et ethniques.

Lorsque l’on décide d’autoriser l’immigration en provenance de pays situés hors de l’UE, il convient de partir des faits et non pas des bonnes intentions. Les suppositions initiales selon lesquelles les travailleurs immigrés arrivés dans les années soixante et soixante-dix ne resteraient dans leurs pays d’accueil qu’aussi longtemps qu’ils seraient utiles et qu’ils repartiraient en cas de crise n’ont naturellement pas été confirmées par la pratique. Au contraire, les immigrés sont restés, et malgré les limitations imposées plus tard, leur nombre n’a cessé d’augmenter et augmente toujours du fait de la forte natalité et des engagements internationaux sur les regroupements familiaux.

L’existence de l’État social joue elle aussi un rôle capital. L’assurance sociale et maladie, la protection des salariés, l’aide aux chômeurs, et tout l’éventail d’allocations les plus diverses permette à chacun de vivre en Europe même sans travail avec un niveau de vie qu’il n’atteindrait pas dans son pays d’origine, même s’il y travaillait comme un forcené 14 heures par jour. C’est pourquoi, lorsque nous adoptons des textes au niveau européen, nous devons faire attention à ce que les gens viennent en Europe réellement pour y travailler, à ne pas attirer les migrants par les largesses de notre système social, à ne pas engendrer un nouvel « effet d’appel » et à ne pas sous-estimer le « tourisme d’allocations ».

Un marché du travail hyper-régulé, les obstacles imposés aux entreprises et une protection sociale généreuse et non motivante sont les trois facteurs conduisant à un fort taux de chômage, souvent de longue durée. Ce dernier frappe justement les catégories les plus exposées : les immigrés et leurs enfants, les femmes, les jeunes, les travailleurs non qualifiés. Chaque entrepreneur réfléchit à deux fois avant d’embaucher un salarié dont il n’est pas sûr à 100%, si pour pouvoir le licencier il doit ensuite remplir plusieurs centaines de conditions, comme c’est le cas dans de nombreux pays européens. Il en résulte un risque de tomber dans le piège du chômage de longue durée ou de devenir dépendant des allocations sociales, et des tendances croissantes à des comportements criminels.

Mesdames et Messieurs,

Lorsque nous réfléchissons sur la migration de travail, nous ne devrions pas fermer les yeux sur les autres coûts financiers et sociaux qu’elle induit. L’économie européenne souffre globalement des problèmes fondamentaux que nous avons déjà esquissés plus haut. Si nous ne leur trouvons pas de solution, l’UE ne sera pas concurrentielle dans la compétition économique globale, et les investisseurs n’y créeront pas d’emplois, ni pour les citoyens de l’UE ni pour les travailleurs migrants.

Mais il peut très bien arriver que les salariés, dans le cadre de l’UE, ne soient réellement pas en mesure de combler les réserves sur le marché du travail. Il est vrai qu’en raison de la crise financière actuelle, il est possible que les besoins de main d’œuvre dans certains secteurs diminuent, comme cela se produit déjà. Néanmoins, le besoin fondamental de travailleurs migrants dans certains secteurs et dans certains pays peut persister en raison des réalités économique et démographique. Qui plus est, nous n’arriverons jamais à arrêter complètement les flux migratoires en provenance des régions extérieures à l’UE, ce qui d’ailleurs ne serait même pas souhaitable. Ce qui est important, c’est de réguler et de contrôler les migrations, de manière à ce qu’elles profitent aussi bien aux pays de départ qu’aux pays d’accueil.
Au début de cette année, la République tchèque a décidé de lancer son projet de « Cartes vertes ». Il s’agit de permis de séjour et de travail de longue durée, liés à un emploi concret, accordés aux citoyens de certains pays -européens pour une durée de deux à trois ans avec possibilité de prorogation. Son objectif est de faciliter l’accès à notre marché du travail d’étrangers ayant les qualifications pour lesquelles il existe des demandes en République tchèque. Par le biais de ce projet, la République tchèque a contribué à répondre aux besoins aussi bien des employeurs que des migrants étrangers.
Le projet de « Cartes vertes » avait été précédé par un projet de Sélection de travailleurs qualifiés étrangers, lancé en 2003 dans le but de faire venir en République tchèque des spécialistes étrangers qualifiés, capables de s’intégrer durablement dans la société avec leurs familles. Ce projet offre la possibilité d’obtenir dans des délais réduits un permis de résidence permanent : au bout de 2,5 ans déjà pour les travailleurs qualifiés ou même au bout de 1,5 an pour les travailleurs très qualifiés. De plus, en cas de perte de leur emploi, les participants à ce projet bénéficient d’un délai de protection pour la recherche d’un nouvel emploi, durant lequel la validité de leur visa est préservée. Cette institution, grâce aux bonnes expériences accumulées, est devenue partie intégrante de notre législation régissant le séjour et l’embauche des étrangers.

Nous espérons que, grâce au projet « Cartes vertes », nous réussirons à combler les besoins de notre marché du travail et éviterons le piège dans lequel sont tombés certains pays européens. La présence d’importantes minorités qui souvent ne maîtrisent pas suffisamment la langue du pays d’accueil, ont un profil d’éducation inférieur ou fortement inférieur et sont naturellement plus sujets au chômage et à des comportements criminogènes, n’est bien sûr pas souhaitable.

L’expérience montre que, dans de nombreux pays, les travailleurs migrants bénéficient de conditions moins favorables en matière de taux d’emploi ou d’emploi selon leur qualification, de chômage ou de salaire. Cette situation est due à de nombreux facteurs. Il peut s’agir de certains obstacles objectifs, tels que par exemple un niveau d’éducation ou d’instruction insuffisant, ou une connaissance insuffisante de la langue du pays d’accueil. Le fait que les migrants qui arrivent dans le pays d’accueil manquent souvent de contacts sociaux, et sont donc dépourvus de tout capital social, peut bien sûr jouer également un certain rôle.

Ce sont des obstacles objectifs que l’État ne peut que réduire par son action. Ainsi, par exemple, la majeure partie des pays de l’UE offre aux étrangers des programmes subventionnés « d’aide à l’intégration ». Ces derniers sont constitués en général de trois composantes : enseignement de la langue du pays d’accueil, éducation civique et préparation professionnelle orientée vers le marché du travail, dont l’objectif est de renforcer l’autonomie des migrants.

Des consultations de qualité et une offre suffisante en programmes de formation et de requalification peuvent aussi contribuer à accroître l’autonomie des migrants. Les programmes de reconversion professionnelle des migrants au chômage vers des emplois exigeant une certaine spécialisation, et où il est difficile de trouver des travailleurs originaires des pays de l’UE, comme par exemple les métiers d’infirmière ou d’aide soignant, se sont également avérés efficaces. Malgré tout cela, les immigrés et leurs familles connaissent, dans les pays de l’UE, un niveau de chômage élevé, supérieur à la moyenne.

La migration de travail en provenance des pays non européens devrait donc constituer le dernier recours. Nous devons nous orienter principalement vers une utilisation des réserves existantes sur le marché du travail dans le cadre de l’UE. C’est ici que réside un des grands avantages du marché intérieur de l’Union européenne. Les migrants des pays de l’UE savent qu’en partant, ils ne se ferment pas la porte d’un possible retour. Ainsi près de la moitié des travailleurs des nouveaux États membres sont-ils déjà rentrés de Grande-Bretagne chez eux.

Nous devons renforcer la flexibilité du marché du travail, nous devons moderniser notre économie. Il n’est pas possible d’accepter une situation où, dans une partie de l’UE, il existe un fort taux de chômage, tandis que dans une autre partie, on assiste à une forte demande de salariés. Tant qu’il existera des limitations économiquement injustifiables à la libre circulation des travailleurs dans le cadre du marché intérieur de l’UE, nous ne pourrons pas adopter au niveau européen une législation garantissant aux travailleurs migrants et aux membres de leurs familles un meilleur statut qu’aux citoyens des nouveaux pays membres de l’UE.

La solution pour améliorer la situation passe par une plus grande flexibilité du marché du travail, la suppression de ses régulations excessives, une limitation de l’État social omniprésent et la création de conditions dans lesquelles il vaille la peine d’entreprendre en Europe. Nous vivons dans un monde globalisé. Si nous n’arrivons pas suivre l’évolution de l’économie mondiale, nous risquons de ne devenir qu’une réserve culturo-ethnographique, un musée des gloires passées que viendront visiter les touristes des pays où il se fabrique encore quelque chose.

Il ne suffit pas de répéter la phrase selon laquelle l’Europe a une main d’œuvre qualifiée. Cela ne nous sauvera pas.

Dans le cadre de stratégie de Lisbonne, les pays de l‘UE se sont engagés à devenir d’ici à 2010 « l’économie du savoir la plus compétitive et la plus dynamique, capable d’assurer une croissance économique durable avec des emplois plus nombreux et meilleurs et une plus grande cohésion sociale ». Aujourd’hui nous pouvons déjà nous dire que nous ne réussirons pas réellement à atteindre ces objectifs dans le délai fixé. Demandons-nous de manière autocritique si nous avons réussi, par exemple, à réduire de vingt pourcent les charges bureaucratiques pesant sur les entreprises. De combien avons-nous simplifié les lois fiscales qui – dans certains pays de l’UE – comptent des centaines de dérogations qui font que le simple contribuable n’a pratiquement aucune chance de s’y retrouver. De combien avons-nous simplifié les procédures de création de nouvelles entreprises, de façon à ce que chaque année des dizaines de milliers d’Européens entreprenants ne partent pas aux États-Unis pour y créer leur entreprise en une demi-journée. Qu’avons-nous fait pour la science et le développement d’un enseignement supérieur de pointe, de façon à ce que les cerveaux européens ne remplissent pas les universités américaines ? Je crains que nous n’ayons encore « beaucoup de pain sur la planche » pour arriver à une situation où le mot d’ordre « d’économie du savoir la plus compétitive et la plus dynamique » ne sera pas qu’une formule vide de sens.

Mesdames et Messieurs, permettez-moi maintenant - avant de céder la parole à d’autres intervenants - de vous souhaiter de passer un agréable séjour à Prague et de ramener les meilleurs souvenirs et expériences de cette rencontre.

Dernière mise à jour : 16.8.2011 15:43

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