Discours du premier ministre tchèque Mirek Topolánek - Cinq années de succès
Dans le cadre de la conférence d’aujourd’hui, nous souhaitons nous poser toute une série de questions et tenter en même temps d’y répondre. Qu’a signifié l’élargissement pour les citoyens des « nouveaux » États-membres et qu’a-t-il signifié pour ceux des « anciens » ? De quoi l’Union européenne a-t-elle l’air cinq ans après le plus grand élargissement de son histoire ?
après un élargissement qui pour la première fois a percé les lignes de l’ancien rideau de fer qui pendant quatre décennies avait séparé le monde libre de l’empire communiste ? Politologues, économistes, sociologues, juristes, philosophes et d’autres spécialistes encore nous proposerons sans aucun doute un grand nombre de réponses étayées par beaucoup d’arguments et de données. La Commission européenne a élaboré une analyse formidable. Je voudrais en profiter ici pour l’en remercier. Grâce à elle en effet il me sera bien plus facile de démontrer que l’élargissement a été un énorme succès. J’adresse aussi mes remerciements au Fonds monétaire international, à l’Organisation de coopération et de développement économiques ainsi qu’au groupe de réflexion Bruegel de Bruxelles dont les études seront elles aussi présentées ici.
L’existence d’une analyse indépendante facilite ma position dans un certain sens. J’interviens aujourd’hui à l’occasion de ce cinquième anniversaire en tant que président du Conseil européen et je suis donc censé m’exprimer au nom des 27 pays de l’Union. D’un autre côté, je ne peux tout simplement pas faire abstraction du fait que je suis aussi le premier ministre de la République tchèque et surtout un citoyen tchèque qui a personnellement vécu toute la période allant du dépôt de la candidature jusqu’à l’adhésion à l’UE, puis les cinq ans de fonctionnement au sein de l’Union. C’est pourquoi vous me pardonnerez, je l’espère, d’avoir parfois, en arrière-plan du rapport objectif remis par la Commission européenne, une approche un peu personnelle et de compléter les conclusions auxquelles sont parvenus les analystes par le partage d’impressions tchèques spécifiques.
Il me semble utile de préciser en introduction que même si nous partageons tous les mêmes valeurs et les mêmes objectifs, nous ne partageons cependant pas les mêmes craintes du fait de nos expériences historiques différentes et de la durée de notre adhésion à l’UE. Les citoyens des « anciens » États ont peur d’un nouvel élargissement et certains hommes politiques de l’ouverture de l’UE, de l’indiscipline et de la perte des acquis sociaux. Nous au contraire, nous avons peur du repli sur soi, de la discrimination et d’une Gleichschaltung (totalitarisation) de l’Union.
Une Europe plus grande et plus forte
Je veux cependant croire que nous nous entendrons sur l’essentiel : l’élargissement d’il y a cinq ans a connu un succès sous tous les aspects imaginables. Il a d’abord connu un immense succès moral. Le monde libre qui pendant quarante ans avait dû se méfier de l’empire communiste du mal est parvenu à intégrer avec succès ses ennemis d’autrefois. La satisfaction morale a été tout aussi forte pour les habitants des deux côtés de l’ancien rideau de fer ; pour ceux qui ont ouvert leurs portes, tout comme pour ceux qui souhaitaient les franchir.
À force de répétition, la devise « de retour en Europe » a fini par devenir un peu cliché, mais le désir d’intégration n’en est pas devenu moins authentique pour autant. Je remplacerais pourtant en ces lieux cette devise par une autre. En réalité, nous n’avons en effet jamais cessé de faire partie de l’Europe, mais nous avons été privés de liberté pendant quarante ans. Plutôt qu’un retour en Europe, l’intégration à l’Union a été pour nous la confirmation de notre retour à la liberté. La devise « de retour vers la liberté » rend bien mieux compte de ce que l’adhésion à l’UE a signifié pour nous. Elle explique en même temps nos positions et comportements d’aujourd’hui dans l’Union ainsi que dans les débats actuels. Nous sommes tout simplement particulièrement sensibles à tout ce qui touche à la liberté.
Nous pouvons également tous reconnaître que l’élargissement de 2004 est un grand succès politique. Le nombre d’habitants de l’Union européenne a d’un seul coup augmenté de 120 millions. Mais bien plus important encore, l’Union a pour la première fois accueilli des pays à l’histoire pour le moins différente et ainsi montré la viabilité de sa mission d’intégration. Elle a fait passer les espoirs devant les craintes. Et elle a bien fait. Ce pas, ou plutôt ce bond en avant, a réellement mis l’UE sur la voie pour atteindre sa position à l’international.
L’Union européenne a montré qu’elle ne se laissait pas limiter par des sphères géographiques ou géopolitiques. Elle a montré qu’elle était bien plus qu’une simple zone de libre-échange, bien plus qu’un cercle de pays tournés uniquement vers eux-mêmes qui discutent ensemble et s’intègrent toujours plus étroitement. Elle a montré que l’élargissement de l’espace de liberté, de sécurité et de prospérité constituait sa mission civilisatrice et la condition essentielle de son existence, une condition sine qua non. L’Union européenne a donc montré à ce moment-là qu’elle n’était pas une forteresse fermée dénommée Europe, mais un port vers lequel on peut naviguer en toute confiance et avec espoir.
J’estime que les aspects moral et politique de l’élargissement sont globalement si bien acceptés et évidents qu’il n’est pas nécessaire de les analyser spécifiquement. C’est pourquoi je vais poursuivre en traitant principalement du succès économique de l’élargissement auquel cette conférence est consacrée en priorité. C’est précisément sur ce point qu’existaient les plus grandes craintes, et les questions économiques font d’ailleurs toujours l’objet de conjectures alors que la crise économique et l’image médiatique de « l’Europe de l’Est » déformée et créée artificiellement par les divers « bloomberg » pourraient apparemment faire le jeu des sceptiques.
Je suis cependant convaincu – et l’étude de la Commission européenne mentionnée ci-dessus me fournit dans ce sens suffisamment d’arguments – que c’est justement le contraire qui est vrai. Les élargissements des années 2004 et 2007 ont profité aux citoyens de tous les pays de l’actuelle Europe des vingt-sept. Ils ont renforcé la performance et la compétitivité mondiale des entreprises européennes, ils ont amélioré la prospérité et la qualité de vie des citoyens. Et c’est aussi grâce à ces élargissements que l’Union européenne est en mesure de mieux faire face aux conséquences de la crise mondiale. L’Union européenne est plus grande, plus forte, et sait mieux s’adapter. Ce sont des faits concrets qui le disent.
Une Europe plus unie et plus efficace
Je vais mentionner au moins quelques faits essentiels qui illustrent le succès de l’élargissement.
Les élargissements de 2004 et 2007 ont fait de l’UE la plus grande zone économique intégrée du monde : elle contribue à hauteur de 30 % au PIB mondial et représente 17 % des échanges mondiaux (en dehors des échanges sur le marché intérieur).
L’adhésion à l’Union européenne a augmenté les performances économiques, a élevé le niveau de vie des citoyens des nouveaux États-membres et leur a apporté un style de vie de meilleure qualité. Si le revenu par habitant représentait en 1999 40 % du niveau des anciens États-membres, il atteignait 52 % en 2008. Certains nouveaux États-membres ont déjà dépassé certains des anciens États en termes de PIB par habitant et de productivité. L’intégration commerciale et la synchronisation des cycles économiques avec le cœur de l’UE sont pour certains des nouveaux États plus élevées que pour certains des anciens. Cessons donc de parler de manière systématique et incorrecte de la région de l’Europe de l’Est et jugeons chaque État-membre en fonction de ses performances et conditions réelles.
Les habitants des anciens États-membres ont eux aussi profité de l’élargissement. La crainte de devoir payer de leur poche l’adhésion de dix pays plus pauvres ne s’est absolument pas confirmée. L’activité économique ne s’en est pas trouvée réduite, le marché du travail n’a pas été inondé par les plombiers polonais, les systèmes sociaux ne se sont pas effondrés. Au contraire, l’élargissement de l’UE a donné aux anciens États-membres une énorme impulsion de croissance, car il a ouvert la voie à des opportunités commerciales et d’investissement sans précédent. Il leur a apporté, littéralement à deux pas de chez eux, de nouveaux marchés peu occupés et des capacités de production avantageuses. Il a aidé les entreprises de l’Ouest à renforcer leur compétitivité mondiale et à protéger les emplois nationaux.
Finalement, les États qui ont le plus profité de l’élargissement sont ceux dans lesquels les craintes liées à l’élargissement étaient les plus fortes. Par ailleurs, tous ces avantages avaient été consommés par les anciens États-membres bien avant l’élargissement, sur la base des accords d’association qui avaient ouvert unilatéralement les marchés des pays candidats. On l’oublie souvent. Nous, nous avons pour ainsi dire payé à l’avance les avantages de l’adhésion à l’UE. Les nouveaux États ont ainsi vu arriver les apports de l’élargissement en retard par rapport à ses coûts. Cette analyse coûts-bénéfices a pourtant un résultat positif.
J’ai déjà évoqué le succès politique de l’élargissement. Une Union plus grande et plus forte a une position beaucoup plus avantageuse dans les négociations au niveau international, qu’elles portent sur le GATT, le G20, l’OMC, le changement climatique ou la politique énergétique. La crise du gaz a montré tout à fait clairement la potentialité de cette puissance européenne mais aussi sa faiblesse ; elle nous a averti de la nécessité d’apprendre à mieux utiliser la force de notre union.
Il n’y a plus non plus de différence fondamentale entre les quinze anciens et les dix, ou plutôt douze, nouveaux États quant à leur implication dans les différents niveaux et structures de l’intégration européenne. Cela concerne l’espace Schengen, l’accès à la monnaie commune, la présidence du Conseil de l’UE, ou encore la représentation dans les institutions de l’Union européenne.
Le rideau de fer n’est même plus une ligne de séparation fictive dans le domaine des politiques économiques, des progrès dans les réformes structurelles ou dans la mise en œuvre du marché intérieur. Aussi bien du côté des nouveaux que de celui des anciens États-membres, il existe des États qui, du fait d’une politique nationale bien ou mal conçue et de réformes réalisées ou non, parviennent aujourd’hui à gérer relativement bien la crise économique ou au contraire rencontrent de graves difficultés.
Anciens et nouveaux États-membres se rapprochent donc relativement vite tant sur le plan économique que sur le plan institutionnel. Et ce rapprochement non seulement ne se fait pas au détriment des citoyens des quinze pays d’origine, mais en plus il leur apporte un bénéfice manifeste. Si de graves problèmes perdurent effectivement dans l’intégration européenne au bout de cinq ans, ce sont ceux liés à l’achèvement, ou plutôt au non achèvement de la libéralisation du marché intérieur. Achever la construction du marché commun est bien plus important pour l’intégration et l’avenir de l’UE que la réforme des institutions, j’en suis convaincu.
L’Europe, une communauté de valeurs
Avant de continuer sur la manière de faire fructifier à l’avenir les expériences passées, permettez-moi de réfléchir au moins brièvement sur les origines de cet immense succès de l’élargissement. Ce succès repose sur la volonté et l’aptitude à partager des valeurs communes. Pour notre part, nous avons certes vécu pendant quarante ans dans un « zoo » communiste. Mais nous n’avons cessé d’être des Européens ; vivre en cage n’a pas fait de nous – au sens figuré – des animaux totalitaires. Même si à en croire les journaux et commentaires formulés par les médias occidentaux juste avant l’élargissement, nous avons pu parfois en avoir l’air. Et j’ai parfois l’impression que c’est toujours le cas…
Nous étions plus pauvres, nous avions de moins bonnes connaissances juridiques et moins d’informations. Mais pour ce qui est de l’attachement à la liberté et à la démocratie, il n’y avait pas de différence entre les citoyens des deux moitiés du continent. Notre appartenance à un espace de civilisation commun a été confirmée formellement par le test des critères de Copenhague qui se sont avérés suffisamment sévères pour assurer notre bonne préparation à l’adhésion à l’UE et en même temps suffisamment justes et non discriminatoires.
Aucun test n’avait été nécessaire pour les élargissements précédents. Il s’agissait alors de pays avec des évolutions et des expériences similaires, l’adhésion se limitait à la décision de rejoindre une communauté qui fonctionnait. Pour notre part, après quarante années passées en quarantaine communiste, nous n’avons pas bénéficié de la même crédibilité. Néanmoins, nous sommes parvenus relativement vite à remplir les critères de Copenhague – et je sais bien à quel point ils sont sévères – et à franchir toutes les étapes de l’adhésion.
Il s’agit là d’un précédent important pour l’avenir. D’autres pays, plus loin à l’Est ou au Sud, auront sans aucun doute besoin de plus de temps pour réussir ce test. Mais ce n’est pas une raison pour les refuser à l’avance sous prétexte qu’ils sont par exemple aujourd’hui trop pauvres ou trop différents sur les plans historique et culturel. Ces critères testent de façon impersonnelle, stricte mais juste, le sérieux avec lequel ces pays envisagent leur intégration à l’UE et leur niveau de préparation à l’adhésion. Je suis donc partisan d’un test difficile, mais en aucun cas d’une exclusion a priori de nouveaux candidats, ou de la formation de nouvelles barrières prenant la forme de conditions supplémentaires.
Puisque je parle ici des critères de Copenhague, je dois m’incliner rétroactivement pour saluer la présidence danoise et plus particulièrement le premier ministre M. Rasmussen qui a définitivement amené nos dix pays, y compris les huit pays postcommunistes, sous les ailes de l’UE. La persévérance, la ténacité et en même temps le calme et l’aptitude à trouver un consensus dont il a fait preuve à cette occasion sont pour moi une grande source d’inspiration et représentent l’espoir que même un petit pays peut diriger avec succès l’Union européenne dans un moment historique.
Avec l’élargissement d’il y a cinq ans, l’Union européenne a dit non au leurre de l’isolationnisme et a dépassé son ombre en s’élargissant au-delà du rideau de fer. Il s’est agi à l’époque d’une décision politique courageuse à laquelle l’opinion publique des anciens États-membres n’était pas toute entière favorable. Nous récoltons aujourd’hui les fruits de ce courage et de cette sagesse politique. Nous, qui alors frappions timidement à la porte et craignions de ne pas être reconnus aptes à entrer, nous sentons immensément obligés. Immensément obligés envers ceux qui sont pour l’instant là-bas dehors. Mais aussi obligés envers l’Union européenne d’aujourd’hui. Nous, nous savons quelle est la différence entre être dehors et être dedans. Et nous savons aussi à quel point les nouveaux membres sont profitables à la communauté. Tirons un trait sur leur liberté d’entrer et nous tirerons aussi un trait sur une partie de notre propre liberté ; prenons-leur leur espoir et nous perdrons une partie du nôtre. L’élargissement réussi est une preuve convaincante que l’Europe est façonnée avant tout par ses valeurs, et non par ses institutions. À cet égard je souhaite, de mon point de vue de citoyen d’un nouvel État-membre, formuler une autre remarque importante. La population des anciens États-membres a eu des dizaines d’années pour profiter de ces valeurs communes. Et malgré une série de faux-pas et de référendums infructueux, le processus de l’intégration européenne s’est poursuivi. Il s’est sensiblement accéléré ces derniers temps. Nous, nous n’avons eu que quelques années pour vivre des changements plus importants que ceux qui sont survenus dans les communautés européennes en quarante ans. Nous avons demandé notre adhésion alors que le traité de Maastricht était en vigueur, notre adhésion s’est déroulée conformément au traité de Nice, et cinq ans après nous avons ici le traité de Lisbonne. Nous avons assurément besoin de moins de temps que celui dont ont disposé les générations de citoyens des pays traditionnels de l’UE avant nous.
Mais nous avons besoin de ce temps pour assimiler les changements aussi intérieurement, pas seulement sur le plan formel. Cela correspond à la conception de l’UE, une communauté de valeurs. Une communauté volontaire et ouverte. Une communauté qui reconnaît les mots de notre premier président selon lesquels « la démocratie est une discussion ». Cela correspond aussi à la devise de l’Union européenne : In varietate concordia, Unie dans la diversité. C’est dans ce sens – et uniquement dans ce sens – qu’une Europe plus grande signifie en même temps une Europe plus forte.
On cite souvent comme un contre-exemple le processus d’élargissement et d’approfondissement de l’intégration européenne. Je pense que ce n’est pas forcément le cas si l’intégration aussi bien que l’élargissement respectent le principe de l’adoption volontaire des valeurs, et ne se font pas par l’imposition d’une forme unique. Nous avons de mauvaises expériences historiques de l’uniformité imposée. Au contraire, nous associons notre retour à la liberté à notre adhésion à l’UE, et nous souhaitons résolument qu’il en reste ainsi.
Une Europe sans barrières, une Europe de règles
En cinq ans, nous sommes parvenus à un succès commun incontestable qui est dû, j’en suis convaincu, au partage de valeurs communes. Que faire à l’avenir sur la base de ce succès, comment l’étendre et le garantir ? Et comment tirer des enseignements des erreurs commises ?
Comme je l’ai déjà évoqué, nous ne sommes pas encore parvenus à achever la construction du marché intérieur. Sur les quatre libertés fondamentales de l’Union, seules deux fonctionnent pleinement : la libre circulation des marchandises et celle des capitaux. La situation est bien pire en ce qui concerne la libre circulation des services qui représentent à peine 5 % des échanges dans l’Europe des vingt-sept alors qu’ils génèrent 70 % du PIB et emploient deux tiers des travailleurs de l’Union européenne. Les responsables en sont la bureaucratie et la réglementation que les PME en particulier ne parviennent pas à surmonter. Et ce sont les consommateurs qui en font les frais.
Il n’y a aucune raison de repousser la libéralisation du secteur des services. Les expériences vécues dans les autres domaines ont renversé les craintes antérieures et clairement démontré qu’une division plus efficace du travail bénéficie à tous, tant aux citoyens des nouveaux États-membres qu’à ceux des anciens.
La situation est tout aussi mauvaise sur le marché du travail. À cause des mesures provisoires, des problèmes de reconnaissance des qualifications et celle des droits à la protection sociale, seuls 2 % de la population travaillent dans un autre État membre de l’UE que le sien, alors que la libre circulation de la main-d’œuvre favorise une meilleure exploitation du potentiel de l’UE, l’accroissement de sa prospérité et de sa compétitivité. Elle contribue également à détruire les préjugés et représente enfin une alternative plus qu’avantageuse à la migration en provenance des pays tiers. Aussi bien du fait de la proximité culturelle que parce qu’en cas de détérioration de la situation économique ces travailleurs peuvent sans problème regagner leur pays d’origine.
Il est évident que les limitations de la libre circulation de la main-d’œuvre ont fait leur temps et constituent un frein inutile non seulement à la croissance économique mais aussi au processus d’intégration européenne.
Les erreurs ne résident cependant pas toujours uniquement dans l’insuffisance de libéralisation ; elles sont parfois aussi dues au manque de règles claires et simples. L’afflux important de capitaux et l’augmentation des crédits dans les nouveaux États-membres ont conduit dans certains d’entre eux au surendettement, à l’augmentation du déséquilibre extérieur et à la surchauffe des économies. C’est pourquoi la crise mondiale les a frappés d’une manière particulièrement dure.
Même si cela n’est en aucun cas le problème de la République tchèque, il est clair qu’il nous faut renforcer la coopération en matière de réglementation financière et de surveillance au niveau européen avec l’objectif de les améliorer. Mais là aussi nous recommandons la prudence. Nous y sommes conduits par l’importance de l’interconnexion du secteur bancaire. Je rappelle que dans un grand nombre de nouveaux États-membres, y compris en République tchèque, les banques sont détenues à quasiment 100 % par des sociétés-mères originaires des autres États de l’UE. Nous avons coûteusement purifié les banques, nous les avons privatisées et remises entre les mains de banques d’Europe occidentale renommées qui viennent d’être « recapitalisées », un euphémisme pour parler de nationalisation, et nous faisons face à une tentative de diriger et de réglementer nos banques. Le doute ne peut pas être écarté, une discussion est nécessaire.
La nécessité d’une plus grande libéralisation et d’un autre côté le renforcement des règles et la capacité à les faire respecter se seraient manifestés même sans la crise. Celle-ci n’a fait que les exposer à une lumière plus vive. Malgré toutes les difficultés, il est clair que s’ils n’étaient pas membres de l’UE, les nouveaux États-membres auraient encore bien plus de mal à faire face à la crise. Il est tout aussi évident que l’élargissement a renforcé l’économie et les entreprises des anciens États-membres et les a aussi rendues plus résistantes à la crise. La part de l’Union européenne dans les échanges internationaux avait diminué déjà avant la crise mais cette diminution a été nuancée précisément par l’augmentation des échanges commerciaux des nouveaux États-membres.
Une division du travail plus efficace et une meilleure évaluation des investissements ont fait couler un sang nouveau dans les veines de l’Union européenne. Cela a été rendu possible par le fait que l’Europe est un ensemble hautement interconnecté. Le protectionnisme est toujours nuisible dans le commerce international. Dans le cas de l’UE, il est en plus illogique dès le premier abord. Toute tentative de privilégier les producteurs nationaux porte préjudice à tous sur le marché unique ; y compris aux entreprises qu’elle était censée aider, car elle les contraint à renoncer aux avantages comparatifs obtenus dans un autre État-membre. Elle va par ailleurs à l’encontre du droit de l’Union.
Les enseignements tirés de la crise doivent être justement à l’opposé. Nous devons dire non à la fermeture, non au protectionnisme, et dire oui à la coopération économique et à l’intégration qui nous ont apporté tant de choses positives ces cinq dernières années. Le marché commun intérieur est le plus grand acquis de l’intégration européenne et en même temps notre instrument le plus puissant pour surmonter la crise. On ne peut non plus parler d’une nouvelle intégration et en même temps miner son fondement même. Le protectionnisme n’est pas seulement eurosceptique, il est littéralement eurodestructif. Le protectionnisme est un mal, un poison qui menace de contaminer la source de l’intégration européenne, il est l’ombre de la Grande crise économique des années trente. Je suis heureux que nous nous entendions sur ce fait dans l’UE des 27.
Les cinq dernières années ont montré qu’ensemble nous pouvons vaincre. N’acceptons pas qu’à cause de la crise chacun s’en aille de son côté vers la défaite. Tirons des enseignements du succès de l’élargissement ; d’un succès qui a montré que la solidarité a été bénéfique aux anciens États-membres, tout comme la responsabilité l’a été aux nouveaux. Nous sommes tous à présent embarqués sur un même bateau, et je veux même croire que nous sommes sur le même pont, et nous devons tous être solidaires à l’égard des autres et responsables vis-à-vis de notre propre destin. La crise n’est pas une raison pour renoncer à ces valeurs. Au contraire. Construisons l’Europe non pas des anciens et des nouveaux, des grands et des petits, des pays avec ou sans l’Euro, du Nord et du Sud, de l’Ouest et de l’Est, mais construisons l’Europe de l’égalité des chances, des valeurs partagées, une Europe ouverte, flexible, solidaire et responsable. Continuons à construire une Europe sans barrières et en même temps une Europe des règles ; une Europe qui soit un espace de liberté ouvert vers l’intérieur et vers l’extérieur et en même temps un espace de droit valable pour tous. Lorsque plus tard, « 20 ans après », nos enfants nous demanderont ce qu’est l’Europe, nous n’aurons alors pas à hésiter en leur répondant.
Dernière mise à jour : 16.8.2011 15:43