Discours prononcé par Mirek Topolánek au sommet Nabucco
Je considère comme plus que symbolique le fait pour moi d’intervenir dans le cadre de cette conférence en tant que président du Conseil européen quelques jours après que nous soyons parvenus (pour le moment) à conjurer la crise gazière. Cette expression, pour le moment, est importante. La crise peut en effet se reproduire à tout moment et même, sans vouloir effrayer qui que ce soit, sous une forme aggravée.
C’est précisément pour prévenir de telles crises à l’avenir, que nous avons fait de l’énergie, et notamment de la sécurité énergétique, la priorité de notre présidence. Et c’est précisément pour cette raison qu’en chœur avec la Commission européenne nous appelons à l’élaboration d’une politique énergétique européenne commune, à la solidarité des 27 pays membres de l’Union. Les démarches individuelles entreprises par certains gouvernements dans ce domaine minent les bases mêmes de la coopération européenne. Agissons ensemble et prouvons dans la pratique la force de l’idée européenne !
Oui, il s’agit d’un test de l’intégration européenne. Il nous faut prouver notre solidarité avec des actions, pas seulement avec des mots. L’Europe a commencé à s’unifier sur la base du charbon et de l’acier devenus des matières premières stratégiques après la guerre. Aujourd’hui ce rôle a été repris par le pétrole et le gaz. Il serait triste qu’ils soient la cause de la division de l’Europe. Avons-nous la certitude que tous dans l’UE en ont conscience ? Que la force réelle de l’intégration européenne relève de notre volonté d’agir ensemble et ne réside pas seulement dans le texte du traité de Lisbonne ?
La crise a clairement confirmé la justesse de ces réflexions. Elle a également confirmé l’importance clé du projet Nabucco en tant que tracé indépendant pour le transport du gaz depuis l’Asie centrale jusqu’à l’Europe. Je doute qu’après les évènements du début de l’année, il se trouve en Europe qui veuille affirmer le contraire.
Si la sécurité, la stabilité et la diversification des approvisionnements en énergie ne sont pas assurées, la liberté et l’indépendance de toute communauté ne sont qu’illusion. Aussi l’Union européenne doit-elle agir ensemble, rapidement et avec détermination, dans le domaine de la sécurité énergétique,. Ceci concerne également le projet Nabucco.
Qu’est-ce qui nous empêche de le réaliser ? Existent-ils des obstacles politiques, techniques ou économiques qui entravent les livraisons à l’UE de gaz acheté directement aux pays sources d’Asie centrale ? Si c’est le cas, faisons tout pour les éliminer !
Le gazoduc Nabucco n’est pas seulement l’affaire de quelques entreprises ou quelques pays. Il s’agit d’une construction stratégique importante pour la prospérité économique et l’indépendance politique de toute l’Europe. Je n’ai pas peur de dire que Nabucco est une construction clé pour la LIBERTÉ du continent !
La crise du gaz n’a duré que trois semaines. Elle a pourtant eu un impact énorme sur l’économie de toute une série de pays européens et a durement affecté leurs populations. Des pertes se chiffrant en milliards et des millions de personnes souffrant du froid, c’est payer cher notre dépendance économique. Et il ne s’agit là que des impacts immédiats. D’autres conséquences sont encore possibles, menaçant ainsi le positionnement mondial de l’Union européenne avec toutes les répercussions que cela implique pour l’économie et les citoyens des pays européens :
À court terme, l’Ukraine s’est éloignée de l’Europe et a renforcé ses liens avec la Russie, ce qui menace le processus d’émancipation de ce pays stratégiquement significatif.
À moyen terme, la crise a apporté des arguments pour la construction des gazoducs Nord Stream et South Stream qui contournent l’Ukraine (ainsi que l’Europe centrale) et maintiennent pourtant la forte dépendance énergétique de l’UE à l’égard de la Russie. Ce qui signifie une menace directe sur le projet Nabucco et donc la perte de la possibilité prometteuse de réellement diversifier les sources européennes en gaz.
À long terme, le déroulement de la crise et la vulnérabilité flagrante de l’Europe sont un signal d’alarme pour la concurrence mondiale sur le marché du gaz et des autres énergies entre les pays de l’Asie du Sud-Est, l’Inde, la Chine, le Japon et l’Europe. Cette dernière doit à l’avenir parler d’une seule voix et en ayant une vision précise de sa politique énergétique. Mon objectif premier en tant que président du Conseil européen est par conséquent de poser les fondements d’une telle politique commune, d’une telle vision commune.
Notre objectif est de garantir aux citoyens un approvisionnement en énergie à bon marché, sûr et stable en quantité suffisante, sachant que toute crise a pour premier effet d’augmenter le prix des énergies. Pas seulement la crise autour du gaz, mais aussi celle de Gaza.
Il ne s’agit pas que d’une histoire de prix. Ce qui est en jeu, ainsi que je l’ai déjà dit, c’est notre liberté et notre indépendance. Plus nous serons majoritairement dépendants d’une source unique, plus notre liberté de choix sera restreinte, et plus nous serons vulnérables, plus il sera facile de nous faire chanter, plus nos possibilités politiques seront limitées. En définitive, il en va de même pour la montée des prix de la commodité. Souhaitons-nous que notre période de faiblesse se prolonge ? Je ne crois pas !
Alors nous devons nous poser la question de savoir ce que nous voulons faire. C’est des réponses que nous apporterons que dépend, sans exagérer, l’avenir de l’Europe :
Nous devons nous demander si réellement nous voulons que le résultat de la crise soit un feu vert donné aux gazoducs Nord Stream et Souths Stream longtemps favorisés, dont je ne doute pas de l’importance, et un feu rouge à l’égard au projet Nabucco ?
Est-ce que vraiment nous ne craignons pas que la maîtrise par de grandes entreprises européennes des conduits de produits installés pour le transit en Ukraine ne signifie pas au final le renforcement des positions de Gazprom ? Donc un monopole contrôlé par l’État russe ? Donc une menace pour le marché libre ? L’accent étant mis non pas sur le mot « russe » mais sur les mots « État » et « monopole ».
Sommes-nous prêts à soutenir réellement la liberté, l’indépendance et la stabilité tant des pays producteurs que des pays de transit se trouvant sur le tracé du gazoduc envisagé dans le cadre du projet Nabucco ? Nous avons besoin d’une coopération efficace de la part des pays de la région de la Mer caspienne et de la Mer noire, nous avons besoin de leur réelle indépendance. À défaut nous ne pourrons dire que ce projet apporte une véritable diversification des approvisionnements et accroît notre sécurité énergétique.
Sommes-nous prêts à tirer les conséquences évidentes du fait incontestable que les orientations européennes de pays telles la Géorgie, l’Ukraine, la Turquie sont liées à la question de la sécurité énergétique ?
Posons-nous également la question suivante : parviendrons-nous éventuellement à nous entendre avec l’Iran sur les livraisons de gaz pour Nabucco, permettant d’assurer sa rentabilité économique et un approvisionnement suffisant en cette matière première à l’Europe ?
Enfin, avons-nous suffisamment tiré les leçons de la crise, dans le sens où nous devons renforcer la solidarité européenne ? où à la différence d’autres régions précipitamment unifiées nous avons besoin de faire front de façon unifiée dans le cadre de la politique énergétique si fatalement importante ? où nous devons considérer le marché européen d’un demi-milliard de consommateurs comme un ensemble ? Non seulement lorsqu’il s’agit de faire face à l’extérieur mais aussi du point de vue de l’interconnexion par des conduits de produits pour, le cas échéant, pouvoir porter assistance aux États touchés ?
Pour l’instant nous n’avons pas les réponses à ces questions, et c’est notamment la raison de l’état déplorable de la réalisation du projet Nabucco. Je crois que ce sommet contribuera à ce que nous progressions. S’il faut dire clairement OUI, nous donnons le feu vert à ce projet, pour que les choses commencent à bouger, alors ici, au nom de l’Union européenne, je prononce ce OUI ! Cette voix sera-t-elle suffisamment forte ?
Cela ne sera pas facile. Des négociations difficiles nous attendent tant avec les pays producteurs qu’avec les pays de transit. Mais en premier lieu nous devons sérieusement commencer à discuter. Nous devons ici crier fort : « L’Union européenne a un intérêt fondamental pour le gazoduc Nabucco ! L’UE lui donne un soutien politique entier ! » Voici le signal du départ, le commencement de la réelle concrétisation du projet, et notre sommet devrait le confirmer. Nous devrions le confirmer !
Je sais que d’un côté règnent les craintes que tant que les investisseurs n’auront pas assuré les moyens financiers suffisants, les pays producteurs n’ont pas de raison de commencer à réfléchir sérieusement sur les livraisons de gaz. Et que, d’un autre côté, les investisseurs craignent que tant qu’une décision politique ne garantit pas un volume de gaz suffisant pour Nabucco, ils ne pourront pas en entamer la construction.
Mais il n’a pas vraiment de sens à débattre sur la question de savoir, de l’œuf ou la poule, qui était là au commencement. A la place des craintes, il faut donner l’espace aux démarches progressives et positives qui ouvriront la piste à la réalisation finale du projet Nabucco. Je l’appellerais la transition du « projet » Nabucco au « processus » Nabucco qui, grâce au menu travail quotidien, nous conduira à notre but : l’ouverture d’un nouvel itinéraire de distribution et une source alternative pour les approvisionnements en un gaz nouveau pour l’Europe.
Je répète ici que la récente crise, au moins, a dû nous convaincre de la nécessité d’une démarche commune à toute l’UE. De la nécessité de soutenir les projets tels que Nabucco. Il s’agit d’un projet qui élargit notre liberté parce qu’après le gaz russe et le gaz norvégien, il ouvre la possibilité d’une troisième grande source indépendante pour les pays européens.
Je dis intentionnellement « après le gaz russe et le gaz norvégien ». J’entends ainsi démontrer que Nabucco n’est pas un projet anti-russe, comme certains en Europe le craignent, qui prennent leurs distances par rapport au projet. Il ne s’agit vraiment pas de l’antagonisme. Nous ne souhaitons pas Nabucco « contre » quelqu’un mais un Nabucco « pour » nous. Il est bon d’avoir deux possibilités, mais il est encore meilleur d’en avoir trois : si l’une des trois disparaît, , il en reste toujours deux.
La Russie elle-même a par ailleurs une vision réaliste de ce projet. J’ai eu l’occasion de parler le 10 janvier dernier avec le premier ministre russe Vladimir Poutine pendant cinq heures et demi, alors que nous cherchions ensemble une solution à la crise gazière. Nous avons naturellement également évoqué le sujet des itinéraires alternatifs de transport à destination de l’Europe. Vladimir Poutine a clairement indiqué que la Fédération russe ne s’opposait pas au projet Nabucco. Il s’est montré aussi ouvert également lors de notre conférence de presse commune. Alors arrêtons de voir des obstacles là où il n’y en a pas et mettons nous ensemble à la recherche de nouvelles pistes !
Le succès du projet Nabucco ouvre en même temps l’espace pour une future coopération avec les pays de la région de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceci tant dans les domaines politique et économique et qu’en matière sécuritaire. Il s’agirait d’un signal clair qu’une telle coopération est non seulement possible mais aussi vitale pour tous les participants. Ce sommet de Budapest peut ainsi devenir le point tournant dans les relations de l’UE avec ces pays. Atteignons-le !
La diversification des approvisionnements énergétiques est l’une des tâches les plus importantes face auxquelles l’UE se trouve et la présidence tchèque en a pleinement conscience. C’est pourquoi nous organiserons au Conseil de l’UE la réunion « Sommet UE – corridor Sud ». Nous voulons y inviter les hauts représentants des grands pays producteurs de matières premières énergétiques, l’Azerbaïdjan, le Turkménistan et le Kazakhstan, et des pays de transit clé, la Géorgie et la Turquie. Cette idée a été soutenue par les États-membres dans les conclusions du Conseil européen du 16 octobre 2008.
Naturellement, le somme Nabucco ni même notre sommet du corridor Sud ne devraient pas concurrencer les autres efforts déployés pour la diversification des sources d’énergie des pays de l’Union européenne. Au contraire, toutes ces initiatives sont pour nous complémentaires. Qu’elles concernent le gaz, le charbon, le nucléaire, les sources renouvelables, les nouvelles technologies et les substituts. Toute nouvelle alternative énergétique signifie un renforcement de notre liberté, le renforcement des certitudes de nos concitoyens. Cherchons donc ces alternatives !
Nabucco lui-même est une alternative plus que symbolique. Il doit s’arrêter en Autriche, un pays considéré comme faisant partie des anciens États-membres. Il passe par des pays ayant adhéré à l’Union au cours des cinq dernières années ainsi que par la Turquie qui elle est candidate et va jusqu’au États-sources de d’Asie centrale avec lesquels nous souhaitons développer le Partenariat oriental. Le tracé projeté du gazoduc relie ainsi ensemble l’histoire de l’UE, son présent et son possible avenir.
Les discussions et le différend sur la question de savoir si l’UE a des frontières géographiques, religieuses, sécuritaires, économiques ou, plus largement, des frontières en termes de valeurs, peut être résolue ici et maintenant. Les frontières de l’Europe apportent une garantie de liberté, elles circonscrivent l’espace du maintien de l’indépendance, de la satisfaction des besoins fondamentaux des Hommes. C’est la frontière que Nabucco dessine !
À ce sujet je voudrais rajouter en conclusion que la réussite du projet Nabucco a, outre toutes ses implications économiques et géopolitiques, une autre dimension significative. La dimension culturelle. Le tracé projeté du gazoduc traverse le « triangle des civilisations » où la Russie orthodoxe, l’islam et la chrétienté occidentale se rencontrent. Le triangle des guerres passées, contemporaines et potentiellement futures. Le triangle du pétrole, du gaz, des infrastructures de transport des matières énergétiques, des intérêts géopolitiques et des tensions. Et comme je l’espère, également le triangle de l’espoir, de la coexistence, du futur.
Si nous parvenons à mettre en service le gazoduc Nabucco, nous montrerons en même temps qu’il est possible de surmonter la plus grande antinomie du monde actuel. Que même dans la douloureuse fêlure des civilisations, une coopération fructueuse est possible pour tous. La dépendance commerciale mutuelle et en même temps les avantages qu’un marché qui fonctionne bien apporte à tous, limite la menace de conflits car dans ces conditions chacun a quelque chose à perdre. Ceux qui s’impliquent dans le commerce des sources d’énergie en général ne se battent pas pour des sources. Initions donc un projet de liberté, un projet d’indépendance, un projet de prospérité, un projet de paix. Initions le projet Nabucco !
Dernière mise à jour : 16.8.2011 15:50